Pierre était peintre. Il commençait à jouir d’une certaine notoriété. Impossible de savoir si cette reconnaissance était due à son talent ou à « sa double
vie », comme il aimait la définir. Sachant user de son charme, il était parvenu à être un invité incontournable des soirées de la bonne société. Paradant au bras d’une personnalité en vogue
ou chevalier servant de belles dames fortunées.
Il avait réussi à monter quelques expositions où tout ce beau monde se pressait avec intérêt. A moins que ce ne fut par snobisme.
Pierre avait réussi à se vendre ; Il venait même de signer avec une galerie parisienne renommée, contrat qui lui assurait aussi une exposition à Londres et à New
York.
Seulement, il lui fallait à nouveau peindre. S’éloigner de toute cette sphère mondaine. Retrouver
l’essentiel.
L’artiste avait besoin de se ressourcer, d’aller puiser dans les forces de la nature, dans les secrets du ciel pour créer.
Il reviendrait triomphant début janvier.
Il avait préparé sa retraite en cultivant le mystère.
L’artiste s’imprégnait d’émotions et de vibrations dans les soirées et les rencontres, mais c’est dans la solitude qu’il pouvait leur donner vie.
Toutes ses relations l’avaient compris, et fiers d’être dans les secrets du peintre, attendaient impatiemment de découvrir ses nouvelles œuvres pour retrouver,
peut-être, une trace d’eux-mêmes.
Il lui fallait s’isoler de toutes ces futilités et revenir dans la réalité pour la sublimer.
Voilà pourquoi il avait choisi cette maison.
Claire était subjuguée. A mesure que Pierre nous racontait sa vie, le visage de ma sœur passait par
toutes les formes d’expression.
Elle jouait même les coquettes. Passant ses doigts dans ses cheveux, ramenant les mèches, tombées de son chignon, derrière ses oreilles. Doucement. Presque
sensuellement.
Son attitude me mettait mal à l’aise. Il me semblait être en présence d’une inconnue.
Une dizaine de jours après son arrivée, Pierre dînait avec nous un soir sur deux. Ces soirs là, Claire
fredonnait en préparant le repas.
Claire avait abandonné son sacro-saint chignon, qui lui assénait dix ans de plus, pour une sage queue
de cheval, puis elle a renoncé à attacher ses cheveux. Elle les laissait tomber sur ses épaules, apprenant, chaque jour, à les faire voler d’un geste gracieux de la main ou d’un coup de tête
délicat.
Je n’avais jamais vu Claire ainsi. Elle était autre. Je n’avais jamais vu Claire avec un homme.
Hormis, Papa. Nous vivions quasiment à huis clos depuis quinze années. Je n’avais jamais vu Claire avec personne d’ailleurs. Même quand elle travaillait encore à l’extérieur, elle n’a jamais
amené de collègues à la maison. Je n’en ai même jamais entendu parler.
Ah si ! Je me souviens de Frédéric. Il me semble même qu’ils étaient fiancés, ou presque.
C’était avant l’accident.
Avant que Papa et Maman ne soient emportés brutalement.
Avant qu’elle ne se retrouve à vingt deux ans, responsable légale de sa petite sœur, de dix ans sa cadette.
Avant qu’elle ne soit obligée d’abandonner ses rêves.
A ma connaissance, Frédéric n’a plus jamais donné signe de vie. Banal.
J’ai su par un bonne âme qu’il avait une bonne situation et une charmante épouse. Il doit aussi, avoir de beaux enfants…
Derniers Commentaires